Plateformes
2026 | 20 min 46 s
Court documentaire expérimental
Français
Une production de l’Office national du film du Canada
Alors que les plateformes pétrolières abandonnées au large des côtes écossaises sont démantelées, le choc des sons et des matières donne lieu à une méditation sensorielle sur la démesure des ruines du capitalisme.
Synopsis
Synopsis court
En pleine mer, des ouvriers s’affairent dans un cimetière de plateformes pétrolières abandonnées, démantelant patiemment les vestiges de l’ère des énergies fossiles. Observant leur travail pénible mais nécessaire, le cinéaste expérimental de renom Karl Lemieux (Godspeed! You Black Emperor, Quiet Zone) capte des images irréelles et rarement autorisées de ces chantiers gigantesques, où sons et matières s’entrechoquent en un ballet herculéen. De cet univers d’eau et de métal émerge une méditation sensorielle sur la démesure des ruines du capitalisme.
Synopsis long
Un chantier gigantesque au milieu des flots. Sous l’éclat éblouissant du soleil, des travailleurs découpent morceau par morceau une plateforme pétrolière. Au loin apparaissent des structures semblables, monstres de métal figés en mer du Nord qui se comptent par milliers. Pourtant nous en construisons toujours de nouvelles, malgré l’urgence de rompre avec les énergies fossiles.
Le cinéaste Karl Lemieux, connu notamment pour sa collaboration avec Godspeed! You Black Emperor s’est allié au créateur de paysages sonores BJ Nilsen pour recueillir images, sons et textures de cet univers d’eau et de métal. De sa démarche singulière expérimentant avec la pellicule 16mm, émerge un documentaire poétique qui appréhende par les sens ce qui échappe à la raison. Dans le lent travail des ruines, fantasme industriel à l’envers, il se trouve peut-être un projet d’avenir.
Entretien avec Karl Lemieux
Karl Lemieux est un réalisateur et un performeur, connu pour sa collaboration avec le groupe Godspeed You! Black Emperor. Ses documentaires expérimentaux s’intéressent aux matières, naturelles et industrielles, aux images en destruction, aux ruines de l’anthropocène. Pour son nouveau film, produit en collaboration avec l’Office national du film (ONF), il a obtenu la permission de filmer un cimetière de plateformes pétrolières en Écosse. Dans le port de Cromarty Firth, spécialisé en infrastructures pétrolières et gazières (et maintenant dans les éoliennes), le démantèlement de ces déchets monumentaux devient un projet industriel d’avenir. Valérie Lefebvre-Faucher l’a rencontré pour discuter de ces images.
Liberté — Quelles sont les impressions qu’il te reste, qu’est-ce qui te revient en tête en premier, quand tu repenses à ton exploration des plateformes?
Karl Lemieux — Assurément un sentiment d’étrangeté. La première fois que j’ai pu observer les plateformes du rivage, je n’arrivais pas à comprendre la taille de ce que je regardais. J’avais l’impression d’être proche et je me suis dit qu’elles n’étaient peut-être pas aussi grandes que ce que je m’étais imaginé. Mais quand on a calculé les distances pour les prises de vues aériennes, je me suis rendu compte qu’elles étaient à plus de deux kilomètres de distance! Je n’avais jamais vu de plateformes, et elles sont énormes. J’ai grandi à côté d’une usine et j’ai toujours eu une fascination pour l’architecture industrielle. La fonction utilitaire des infrastructures industrielles permet des formes, des volumes et des textures qui ne se retrouvent pas dans un bâtiment résidentiel ou commercial. De ce point de vue, les plateformes sont incroyablement étranges. Elles ressemblent à des monstres d’acier géants faits de tuyaux. On m’a expliqué que, depuis les premiers forages en haute mer dans les années 1970, les compagnies pétrolières ne partagent pas leurs plans d’ingénierie. Cela a fait en sorte que les plateformes sont toutes assez différentes les unes des autres… C’était vraiment intéressant d’en voir une dizaine, toutes différentes, au même endroit.
Et il y a bien sûr le fait qu’elles sont un symbole de démesure et de destruction industrielles, un symbole d’exploitation des énergies fossiles, et que les ouvriers travaillent dans des conditions excessivement dangereuses… Les approcher donnait donc un peu froid dans le dos, aussi.
Tu as grandi dans un décor industriel et minier, un environnement déjà détruit. Sans doute que de plus en plus de gens naîtront et grandiront dans des lieux complètement transformés par l’activité humaine ou dans les ruines de cette activité. Je me demande ce que ça veut dire de vivre là-dedans, comment on se sent par rapport au monde. Pourquoi as-tu envie de montrer des images de déchets industriels? Y trouves-tu une sorte de beauté masochiste? Ces images-là te mettent-elles en colère?
J’ai grandi à Kingsey Falls, à côté d’une usine de styromousse et des papetières Cascades, qui recyclent du papier. Un petit village industrialisé dans lequel il y a probablement plus d’usines que de maisons. Juste à côté de Val-des-Sources, qui s’appelait jusqu’à récemment Asbestos, où il y a la mine Jeffrey, une mine d’amiante à ciel ouvert de la compagnie américaine Johns Manville. C’est un trou de plus de deux kilomètres de diamètre et d’une profondeur de presque un demi-kilomètre, entouré de montagnes artificielles créées par les déchets miniers. Avant qu’on ait un mot pour le définir, j’ai toujours eu une fascination pour l’anthropocène. J’ai toujours su que la transformation de la nature par l’homme était problématique. Qu’on agissait sur la planète comme une sorte de cancer. Le premier scénario sur lequel j’ai travaillé, à l’âge de quinze ans, racontait l’histoire d’un groupe de jeunes anarchistes qui faisaient des plans la nuit pour se battre contre une compagnie malveillante qui produisait des déchets toxiques… Une espèce de croisement entre les films Halloween III, de Tommy Lee Wallace, et Atomic College (Class of Nuke ’Em High), de Lloyd Kaufman et Richard W. Haines. Tout ça pour dire que, très tôt, j’avais cette certitude que quelque chose n’allait pas. C’est sûr que l’environnement dans lequel on grandit nous affecte.
Et puis, il y avait le son. Je me rappelle que chez nous, l’été, on n’ouvrait pas les fenêtres qui faisaient face à l’usine parce qu’il y avait trop de bruit. J’ai grandi avec le bourdonnement industriel. Je ne sais pas si c’est lié, mais j’aime beaucoup la musique bruitiste (noise) et l’art sonore abstrait. Je trouve ça réconfortant et c’est très présent dans mes films.
Tu as filmé les travailleurs qui défont les plateformes. Que peux-tu dire de leurs conditions de travail, de leurs conditions de vie?
Il faut garder en tête que c’est probablement l’opération de démantèlement la plus propre et la plus sécuritaire au monde. J’aimerais pouvoir filmer des chantiers en Turquie et en Inde; on me dit que c’est un autre monde, complètement.
Le démantèlement des six pattes de la plateforme Hutton était un contrat estimé à environ un an et demi de travail. Douze heures par jour, six jours par semaine, et pas de congé jusqu’à la fin des travaux. Une passe de cash pour des ouvriers qui avaient besoin d’argent. J’ai seulement eu la chance de parler avec quelques-uns d’entre eux.
Les ouvriers coupent du métal avec des chalumeaux toute la journée, mais le travail doit être fait en respectant plusieurs étapes. John Townley, le propriétaire de la compagnie Nerida, nous a expliqué que, quand il a acheté la Hutton, il n’avait pas accès aux plans; ils avaient été perdus. Alors il a dû engager des ingénieurs pour dessiner les plans de la structure, calculer le poids du métal et planifier les coupes des différentes sections, pour que ce soit fait de façon sécuritaire. Une fois détachés de la structure, les énormes morceaux sont déposés sur le sol du port avec une grue gigantesque. Ensuite, ils sont découpés en fragments juste assez petits pour rentrer dans les fours des fonderies. C’est du travail très répétitif et les ouvriers travaillent dans les vapeurs de ce qui est coupé toute la journée. Ils coupent du métal, mais ils coupent aussi des résidus de pétrole, de la peinture, du caoutchouc, etc. Pour se protéger, ils portent des combinaisons qui ressemblent à des costumes de films de science-fiction des années 1980. Un overall orange avec des bottes, des gants et un casque d’astronaute attaché à un tuyau d’aspirateur, qui semble n’aller nulle part. En fait, il est attaché à un filtre. Cela dit, nous avons filmé le chantier en juin et la température était autour de 10 °C; c’était confortable. Mais travailler dans ces combinaisons au soleil pendant douze heures quand il fait 25 °C, ou au vent l’hiver quand il fait très froid…
Je vais me répéter, mais ce qu’on a filmé était un chantier sécuritaire. De ce que je comprends, sur des chantiers en Turquie et en Inde, des ouvriers travaillent sans équipement de protection et sans ingénieur qui dirige le chantier, ce qui rend le travail excessivement dangereux. J’aimerais beaucoup aller filmer ça, pour témoigner de ce contraste.
Et les gens sur le rivage, est-ce que leurs pères ont construit des plateformes?
C’est certain. Le chantier où ils démantelaient la plateforme Hutton était le même que celui où ils avaient fini de la construire, en 1983: le port d’Invergordon. C’était une grande partie de l’activité économique de l’époque.
L’histoire des plateformes pétrolières est meurtrière, de la construction au démantèlement. Mais on dirait que ce sont des catastrophes tellement vastes qu’on n’arrive pas à se les représenter. À les mettre toutes ensemble dans un portrait global. Qui se souvient des drames de l’Alexander L. Kielland, ou de la Piper Alpha? On dit que ces deux accidents ont tellement marqué les esprits que les lois et les normes de sécurité ont changé depuis. C’était dans la mer du Nord. Cette histoire s’est-elle passée près de l’endroit où tu as tourné?
Non, ce n’était pas au même endroit en Écosse. On a filmé plus au nord, à Cromarty Firth, près d’Inverness. La tragédie de l’Alexander L. Kielland s’est produite au large de Dundee et celle de la Piper Alpha s’est produite au large d’Aberdeen (pas très loin d’Inverness). Ce n’est pas le même endroit, mais c’est quand même dans la même région de l’Écosse, le long de la côte de la mer du Nord.
Ce sont des histoires incroyables. On a beaucoup entendu parler de l’explosion de Deepwater Horizon dans le golfe du Mexique en 2010, qui est connue comme la plus grande catastrophe écologique de l’histoire des États-Unis. Une explosion dans laquelle onze personnes ont trouvé la mort… Ou de l’histoire de la plateforme Ocean Ranger qui a coulé sur la côte de Terre-Neuve en 1982 pendant une tempête et qui a tué les quatre-vingt-quatre membres de son équipage. Les histoires que tu mentionnes, près de l’Écosse, ont respectivement tué cent vingt-trois et cent soixante-sept personnes. La plateforme Piper Alpha pouvait pomper trois cent mille barils de pétrole par jour et les travailleurs n’ont pas eu la permission d’arrêter l’extraction pour éteindre le feu, ce qui a mené à une deuxième explosion. Ils sont allés jusque-là à cause du coût exorbitant que représentait un arrêt. L’interruption de la production a en effet fait perdre à la société Occidental Petroleum trois milliards et demi de dollars américains. En 1988. C’est incroyable… Penser aux plateformes, ça rappelle constamment la démesure motivée par le profit…
Une chose qui m’a étonnée, quand tu as commencé à évoquer ce projet, c’est que tu parlais d’espoir. Sur le coup, je n’ai pas compris ce que tu voyais là de positif. Mais j’imagine que tu te dis, d’une certaine façon, que c’est notre avenir, trouver quoi faire avec les ruines de l’ère pétrolière. Juste la possibilité de regarder ces choses comme appartenant au passé, c’est probablement déjà plus lucide que d’en construire de nouvelles. As-tu rencontré l’espoir que tu cherchais?
«Pour se protéger, ils portent des combinaisons qui ressemblent à des costumes de films de science-fiction des années 1980.»
Est-ce que j’ai rencontré l’espoir? Probablement pas, mais ça m’a permis de constater des choses, et d’abord la mesure de ce qui nous attend. Il y a eu des pauses et de la réorganisation, qui ont ralenti le chantier que nous avons filmé à Invergordon. Mais la plateforme qui était là, la Hutton, avait déjà vu une grande partie de ses équipements démantelés en Norvège, et la plateforme avait même été enlevée de ses pattes à Mourmansk, dans le nord de la Russie. Alors, si on considère que ça prend plus d’un an pour démanteler seulement la base et les six pattes et qu’il y a actuellement encore plus de douze mille plateformes actives qui pompent du pétrole et du gaz sur la planète, ça remet le travail qui est devant nous en perspective. On parle d’urgence climatique, mais on ne fait presque rien…
Je ne crois pas qu’une plateforme puisse être un symbole d’espoir, bien au contraire, mais son démantèlement, oui, absolument. Déjà, si on n’en construisait presque plus et qu’on concentrait plutôt nos efforts à les démanteler et à s’éloigner des énergies fossiles, ce serait un pas dans la bonne direction. Est-ce qu’un pas, au moment où on devrait courir, est suffisant? Non, mais si l’espèce humaine veut survivre à ce qui est devant elle, je pense qu’il est essentiel de garder espoir et de nous focaliser sur la tâche monumentale qui nous attend.
Je me pose des questions sur les coûts cachés de ces projets gigantesques et compliqués qu’on nous présente comme rentables pour les communautés, mais pour lesquels il faut dépenser beaucoup d’argent public (sans parler du sacrifice environnemental). Il est vraiment difficile de s’y retrouver dans l’enchevêtrement de lois et de règlements, qui semblent conçus ad hoc. Il y a de quoi s’inquiéter notamment de la facture du démantèlement et de la décontamination, dont les compagnies pourraient se déresponsabiliser. Les plateformes que tu as filmées, elles sont achetées par des compagnies de recyclage de métal, c’est ça? Est-ce que ce sont ces compagnies qui paient le démantèlement ou est-ce les communautés?
La plateforme Hutton a été achetée par la compagnie Nerida pour la démanteler et vendre l’acier à profit. Mais c’est effectivement surprenant que ce ne soit pas les compagnies pétrolières qui soient obligées de s’occuper de disposer de leurs propres déchets. C’est encore quelque chose que je cherche à comprendre. Ce n’est pas rassurant que le démantèlement soit encore finalement une occasion de profit. D’autant plus que les plateformes sont dangereuses et polluantes en elles-mêmes. On ne peut pas se permettre de les laisser là.
En 1995, Shell Oil a essayé de couler la plateforme Brent Spar dans le fond de l’océan Atlantique. La compagnie arguait qu’il aurait été moins polluant de la couler dans le fond de l’océan que de polluer une rive en la démantelant. Et ça aurait coûté beaucoup moins cher! Mais Greenpeace a fait beaucoup de pression et il y a eu plusieurs manifestations dans des stations-service Shell à travers l’Europe. La compagnie a heureusement abandonné le projet et a fait démanteler la plateforme. Or, en 2019, le débat a recommencé. Shell avait l’intention de laisser la base et les pattes de quatre de ses plateformes – après démantèlement partiel – se décomposer en mer. Elles contenaient encore 12 125 tonnes (11 000 tonnes métriques) de résidus de pétrole brut. Shell a perdu cette lutte et a été obligée de se conformer aux règles de l’OSPAR (la Convention pour la protection du milieu marin de l’Atlantique du Nord-Est). Selon la radio Deutsche Welle et le ministère de l’Environnement allemand, il y avait déjà, en 2019, 1 740 structures de l’industrie pétrolière qui devaient être démantelées dans la mer du Nord, dont 80 contenant de hauts volumes de résidus de pétrole brut. Un précédent aurait été catastrophique.
À beaucoup plus petite échelle: je suis voisin d’une station-service Esso gérée par un Couche-Tard, ici à Montréal, et ça fait déjà plusieurs années que mes voisins et moi essayons de les responsabiliser pour la mauvaise gestion de leurs déchets. Je vais vous épargner les détails, mais ils refusent de payer un employé pour s’en occuper et ils attendent que le vent et les rongeurs fassent le travail pour eux. Je suis tenté de me dire qu’ils font la même chose à tous les niveaux. Ce n’est rien de nouveau, mais c’est quand même incroyable de voir jusqu’à quel point les compagnies se comportent comme des psychopathes au sein de leurs communautés…
Parle-moi de la manière dont tu veux montrer les plateformes.
Ah… Ce n’est encore que des intuitions, mais j’ai envie de construire ce nouveau film comme un film de science-fiction! Je voudrais détourner les images et les présenter comme si elles venaient du futur. J’aimerais les placer dans le contexte où l’humanité aurait déjà banni l’utilisation des énergies fossiles et où un grand démantèlement des infrastructures de l’industrie pétrolière aurait été amorcé. Ce serait une mobilisation mondiale, qui aurait comme but d’arrêter le réchauffement de la planète et de réparer ce qui est dévasté. Une course folle pour nous sauver des catastrophes climatiques imminentes que les scientifiques prédisent. J’aimerais m’inspirer de ce que fait Werner Herzog avec Leçons des ténèbres et The Wild Blue Yonder. Il nous présente le réel, mais le détourne comme si nous étions témoins de choses qui allaient arriver dans le futur. Une stratégie narrative qui nous force à changer notre regard. Un autre exemple pourrait aussi être le film de l’ONF L’affaire Bronswik, de Robert Awad et André Leduc. Ils le font avec plus d’humour, mais ils abordent un problème bien réel: la publicité à la télévision et l’importance d’avoir de la considération pour notre environnement mental. Comme si, même en exagérant, on arrivait à peine à saisir l’urgence et le sérieux de ce qui est énoncé.
Ta façon de filmer est toujours très sensuelle, même avec des monstruosités industrielles. On dirait que tu ne veux pas seulement nous faire voir le métal, la rouille, le feu, l’huile, mais que tu veux nous les faire toucher, et soupeser. Quelle expérience veux-tu procurer au public en l’emmenant sur ces chantiers?
Ce qui m’intéresse avant toute chose au cinéma, c’est la question de l’expérience – l’expérience que l’on peut éprouver devant un film –, une expérience corporelle, physique et humaine. Avec Quiet Zone, Unearthed ou Yujiapu, je cherche à concevoir des films qui font réfléchir à des problèmes environnementaux, à l’état du monde, présent et à venir, mais l’idée centrale n’est pas de réaliser des films revendicateurs, qui vont légitimer un syndrome encore mal expliqué par la science, ou expliquer un étrange phénomène de spéculations immobilières. Je ne suis pas un enquêteur, mais je donne la parole à des gens et j’explore le potentiel poétique des lieux. Je trouve que c’est beaucoup plus intéressant de poser des questions que de prétendre à une vérité. Plus intéressant de faire vivre une expérience aux gens, surtout avec ce qui est très difficile à concevoir et à regarder en face.
Justement, tu filmes des choses relativement cachées pour le grand public. Ça défait un peu le sentiment d’aliénation par rapport à notre environnement.
Peut-être. Il y a beaucoup de lieux qui sont difficiles d’accès pour une grande variété de raisons: sécurité, crainte de l’espionnage industriel, ou tout simplement parce qu’il y a des gens et des compagnies qui ont des choses à cacher. (Ils ont connu ça chez Écosociété, avec Noir Canada…) Il y a aussi une accumulation d’information telle que c’est impossible de tout assimiler. Les liens nous échappent. D’ailleurs elle est peut-être là en partie, notre aliénation par rapport au monde.
En 2014, j’ai participé à une expédition dans le nord de la Russie organisée par Sonic Acts, une biennale d’art médiatique basée à Amsterdam. Nous sommes allés à Nikel dans l’oblast de Mourmansk avec un groupe d’artistes et de philosophes explorer un endroit connu pour être un des lieux les plus pollués sur terre. On faisait régulièrement des rencontres pour discuter de notre expérience et je vais toujours me rappeler le commentaire du philosophe Timothy Morton qui avait dit «Quand allons-nous arrêter de parler de la fin du monde? Elle est déjà arrivée (!)». J’étais très touché par la lucidité de mes compagnons de voyage, mais j’ai aussi été très dérangé par l’indifférence générale quand je suis rentré au pays. C’est difficile de comprendre quelque chose quand on n’en est pas témoin ou si ça ne nous affecte pas au quotidien. Ça vient peut-être aussi de là, mon désir de filmer ces endroits étranges.
Il y a tellement d’espaces incroyables que j’aimerais aller filmer et explorer. Je pense à la centrale nucléaire de Fukushima ou à la mine de charbon de Gunkanjima, au Japon, pour n’en nommer que deux…
La lumière dans les images de plateformes est extraordinaire, majestueuse, presque vivante. Ça impose le respect, ça nous fait sentir petit·e, mais, plus simplement, ça a quelque chose de joyeux. C’est un plaisir étrange. Tu fais de belles images (par moment proches de l’abstraction) avec des objets potentiellement horribles. Et, ce faisant, tu ne banalises rien. Ton travail est ainsi engagé, très politique, écologiste, mais d’une façon que je trouve paradoxale, parce que tu joues avec la destruction. Peux-tu me parler de ce paradoxe? Les ruines sont-elles belles? Qu’est-ce que ça fait de créer des œuvres à partir d’objets aussi hostiles?
Pour répondre à ton questionnement, il faudrait peut-être pouvoir définir ce qu’est le «beau» ou «la beauté». Parce que je ne sais pas du tout ce que c’est. Pour reprendre les mots de Cesar A. Cruz, je dirais que l’art devrait «réconforter les dérangé·es et déranger les confortables».
Je suis très intéressé par l’idée de magnifier les choses avec des images en mouvement et des sons. Je regarde de tout, mais ce qui m’intéresse vraiment, au cinéma, c’est les expériences «limites». Des explorations formelles qui cherchent de nouvelles formes de langages et qui font trembler la matière. J’aime me faire bousculer et me faire sortir de ma zone de confort. Et je pense qu’ici le sujet est approprié. J’ai déjà beaucoup de plaisir (spécialement avec le compositeur B. J. Nilsen) à concevoir ce nouvel assaut sur les sens.
Le cinéma, comme l’art en général, est un outil de communication, mais déstabilisant. Pour revenir à la question de l’expérience, je pense que c’est important de faire vivre quelque chose de fort à la personne qui se confronte à une œuvre.
Avec des collègues, j’ai récemment eu la chance de m’entretenir avec les scientifiques du Woodwell Climate Research Center, en Alaska, qui étudient présentement les changements climatiques et tout particulièrement le dégel du pergélisol. Ils étaient très heureux que des artistes s’intéressent à leurs travaux. Le résultat de leurs recherches et les informations sont là, disponibles et très alarmants, mais ils ont beaucoup de mal à se faire entendre. On a sûrement passé l’étape de tapoter gentiment l’épaule des gens en leur demandant de nous écouter, et l’art peut avoir cette fonction du marteau qui frappe sur la tête de ceux qui restent dans un déni confortable.
Les nouvelles plateformes au large de Terre-Neuve
La province de Terre-Neuve prévoit (au mépris de toutes les recommandations des scientifiques qui nous supplient de sortir de notre dépendance au pétrole) de doubler sa production pétrolière en milieu marin après 2030. Ainsi, un territoire de près de cent mille kilomètres carrés, empiétant sur une zone de protection de la biodiversité, est offert à l’exploration et à l’exploitation. Certains projets ont déjà été approuvés, notamment l’immense Bay du Nord, de la norvégienne Equinor, qui doit compter à lui seul soixante nouvelles plateformes. En avril 2022, le gouvernement canadien a déterminé que le projet, s’il acceptait certaines mesures d’atténuation et une longue série de conditions, n’était «pas susceptible d’entraîner les effets environnementaux négatifs importants» tels que décrits dans les paragraphes 5(1) et 5(2) de la Loi canadienne sur l’évaluation environnementale. Ces conditions prendront fin au moment de la «désaffectation» des plateformes. La compagnie s’engage cependant à respecter les règles de l’Office Canada–Terre-Neuve-et-Labrador des hydrocarbures extracôtiers en ce qui concerne le démantèlement.
Après cette décision, des groupes environnementaux ont entamé des poursuites contre le gouvernement.
Valérie Lefebvre-Faucher est membre du comité de rédaction de Liberté.
Avec autorisation: Valérie Lefebvre-Faucher, « Filmer les cimetières de l’anthropocène. Entretien avec Karl Lemieux », Liberté, no 338, 2023.
Affiche
Images
Bande-annonce
Extraits
Équipe
Générique
Réalisation, scénarisation et recherche
Karl Lemieux
Production
Mélanie Brière
Nathalie Cloutier
Production déléguée
Mélanie Lasnier
Conception sonore et prise de son
BJ Nilsen
Avec les voix de l’ensemble Phth
Sarah Albu
David Cronkite
Gabriel Dharmoo
Kathy Kennedy
Elizabeth Lima
Direction photo
Mathieu Laverdière
Assistance à la caméra
Erin Weisgerber
Montage
Mathieu Bouchard-Malo
Emma Bertin
Narration
Victoria Diamond
Écriture de la narration
Valérie Lefebvre-Faucher
Karl Lemieux
Coordination principale de production
Chinda Phommarinh
Joëlle Lapointe
Administration de production
Isabelle Limoges
Sia Koukoulas
Coordination de production
Adriana-Camille Sanchez-Sanfaçon
Alexandra Levert
Lucia Corak
Coordination de studio
Stéphanie Lazure
Recherche
Pascale Bilodeau
Hélène Desbiens
Julien Mouly
Direction de production – tournage Écosse
Annette Wolfsberger
Opérateur de drone
Richard Elliot – Aerial Filming
Direction photo additionnelle
Nicolas Canniccioni
Assistance à la caméra additionnelle
Alec Lemonde
Coordination technique
Julien Archambault
Lyne Lapointe
Soutien technique au montage image
Pierre Dupont
Patrick Trahan
Albert Kurian
Prémontage
Guillaume Marin
Montage en ligne et étalonnage
Manuel A. Codina
Titres
Mélanie Bouchard
Laboratoires
Kodak Film Lab London – Pinewood Film Studios
Mels – Montréal
Développement de la pellicule additionnelle
Karl Lemieux
Théo Parent
Spécialiste technique – laboratoire et numérisation
Adam Abouaccar
Arriscan – laboratoire et numérisation
Brianna Setaro
Enregistrement de la narration et des voix
Geoff Mitchell
Assistance à l’enregistrement
Bernard Belley
Conseil à l’enregistrement de l’ensemble Phth
Roger Tellier-Craig
Mixage
Jean Paul Vialard
Recherche d’archives et libération des droits
Yza Nouiga
Archives
Michael Hettwer
Unité d’animation francophone
Christine Noël
Yannick Grandmont
Éric Pouliot
Mélanie Boudreau Blanchard
Remerciements particuliers
Jonathan Charles Townley – Nerida Limited
Alex Johnson – Port de Cromarty Firth – Écosse
Benoit Brière – Fonderie Laroche
Remerciements
Gina Deyoung
Collectif Double Négatif
Julie Roy
Pierre Hébert
Audrey-Ann Dupuis-Pierre
Sylvain Corbeil
Denis Paquette
Ekin Sakin – NGO Shipbreaking Platform
Nicola Mulinaris – NGO Shipbreaking Platform
Ingvild Jenssen – NGO Shipbreaking Platform
Sara Rita Da Costa – NGO Shipbreaking Platform
Isabelle Bozzini
Danny Taillon
Steven Gardiner – Rotorworx Drone Services
Romain Brot – Drone Box
Peter Mettler
John Price
Nicholas de Pencier
Ed Barreveld
Boris Prieto
Sam Thifault
Yadvendra Rajawat
Rahul Rao
Mustafa Uzuner
Sinan Kesova – Vigo Film
Vuslat Karan
Michèle Lemieux
Jenny – The Royal Hotel
Stratège principale – mise en marché
Kay Rondonneau
Gestion de projet – mise en marché
Andrea Elalouf
Coordination – mise en marché
Harmonie Hemming
Relations de presse
Sophie St-Pierre
Conseil juridique
Christian Pitchen
Production exécutive
Nathalie Cloutier
© Office national du film du Canada, 2026
Relations de presse
-
Sophie St-Pierre
Attachée de presse, ONF
Cell. : 438-336-6449
s.st-pierre@onf.ca -
Jennifer Mair
Attachée de presse – Toronto
C. : 416-436-0105
j.mair@onf.ca | @NFB_Jennifer
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L’ONF en bref
Fondé en 1939 et unique en son genre, l’Office national du film du Canada (ONF) produit, coproduit et distribue des documentaires et des films d’animation engageants, pertinents et innovants. Incubateur de talents, il est un des plus grands laboratoires de création au monde. Depuis plus de huit décennies, l’ONF permet aux Canadiennes et aux Canadiens de se raconter et de se rencontrer. Ses films sont de plus une ressource éducative fiable et accessible. L’ONF possède également une expertise reconnue mondialement en préservation et en conservation, en plus d’une riche collection vivante d’œuvres qui constituent un pilier important du patrimoine culturel du Canada. Jusqu’à maintenant, l’ONF a produit plus de 14 000 œuvres, dont 7000 sont accessibles gratuitement en ligne sur onf.ca. L’ONF ainsi que ses productions et coproductions ont remporté au-delà de 7000 prix, dont 12 Oscars et un Oscar honorifique récompensant l’excellence de l’organisation dans toutes les sphères de la cinématographie.








